Annales des Rencontres archéologiques de Saint-Céré – numéro 7 – 2000

COUTURE PRÉHISTORIQUE

François MOSER


OUTILS UTILISÉS

Les aiguilles

Au Paléolithique toutes les aiguilles conservées sont en os (rennes, chevaux, oiseaux) ou en bois de renne. Leur chas est généralement rond, même si la section de ce dernier n’est pas cylindrique, mais plutôt en forme de sablier car il est plus facile et plus efficace d’attaquer le forage sur les deux faces.

Au Néolithique les os sont toujours utilisés, mais des exemplaires en bois ont aussi été conservés. Les chas peuvent alors être ronds ou allongés.

Techniques de fabrication

Outils :

Burin, perçoir, éclat de silex et polissoir (petit bloc de grès ou de quartzite à grain fin, facultatif)

Mode opératoire :

Faire tremper l’os ou le bois de cervidé un ou deux jours dans l’eau.

Avec le burin, creuser deux entailles parallèles à moins d’un centimètre l’une de l’autre, de cinq à dix centimètres de long jusqu’à atteindre la spongiosa. Il est utile de retremper le matériau de temps en temps.

Arracher la baguette ainsi obtenue en faisant levier avec un éclat quelconque.

Racler les bords avec le dièdre tranchant du burin ou avec un éclat de silex jusqu’à obtenir la forme voulue : l’aiguille doit toujours avoir une forme effilée comme celles en acier et surtout ne pas être taillée comme un crayon.


Pour percer le chas d’une aiguille en os, il est préférable de disposer d’un perçoir en silex obtenu à partir d’un éclat relativement mince sur lequel on dégage une pointe par retouches abruptes ou semi-abruptes. Cet outil peut être utilisé tel quel ou emmanché sur une baguette fendue et coincé avec un bout de cuir ou solidement collé et ligaturé. Le perçoir ainsi emmanché peut être mû d’un mouvement rotatif et alternatif soit en frottant les paumes des mains l’une contre l’autre, soit à l’aide d’un arc, soit encore avec un mécanisme à pompe dont la conception semble toutefois postérieure au Paléolithique.

Volant permettant la conservation de l’énergie : soit des poids à chaque extrémité d’un bâton, soit un disque lourd dans l’axe du perçoir.

Le chas peut aussi être obtenu en faisant sauter des écailles autour d’un axe virtuel à partir de chaque face de l’aiguille jusqu’à ce que les creux se rencontrent.

Certains exemplaires néolithiques montrent que le chas est obtenu par le mouvement de va-et-vient d’un outil tranchant, peut-être un burin, de part et d’autre de l’aiguille jusqu’à la formation d’un œil suffisamment long et large.

L’expérience montre que le chas rond convient mieux au fil fait d’un seul brin tandis que les fils composés de fibres s’accommodent fort bien des chas allongés, et les aiguilles au chas allongé sont plus résistantes que les autres.


Les poinçons en os

Les poinçons peuvent être obtenus à partir de n’importe quels os, mais certains sont plus pratiques ou plus résistants que d’autres.

Quelques sites néolithiques de bords de lacs ont livré des poinçons taillés dans des côtes de moutons puis polis, d’autres ont été obtenus en cassant l’os long d’un très jeune animal et en polissant la pointe. (Le poli peut n’être dû qu’à un usage intensif.)

Les métapodes d’ovidés ou de chevreuils permettent d’obtenir jusqu’à quatre poinçons très pratiques car les poulies constituent des manches confortables.

• On peut briser l’os en biais ce qui donne deux poinçons aux formes hasardeuses.

• Découper longitudinalement au burin et briser chaque moitié.
• User l’os sur un polissoir sur chaque face jusqu’à ce qu’il se sépare en deux, puis polir en pointe la partie supérieure de chaque moitié.
• User la partie supérieure de l’os puis rainurer au burin pour séparer les deux moitiés et polir pour façonner les pointes.


LES MATÉRIAUX UTILISÉS POUR COUDRE

Il est raisonnable de penser que les aiguilles paléolithiques ont principalement servi à coudre des cuirs et des peaux même si des empreintes de tissus ont été reconnues dans les niveaux solutréens de Pavlov en Tchéquie.

Mais qu’enfilait-on dans les chas ?

Aucun fil paléolithique n’a été conservé, mais à Pavlov des pollens d’ortie ont été retrouvés en abondance : il est vraisemblable que les fibres de cette plante aient été utilisées. Les tendons d’animaux sont aussi bien pratiques. On sait d’après les empreintes de Tchéquie et les restes de la corde de Lascaux que les hommes du Paléolithique connaissaient déjà le retordage. Cette technique a l’avantage de permettre de fabriquer des fils infiniment longs avec des fibres courtes.

Au dépèçage d’une bête quelle qu’elle soit, il faut s’arranger pour isoler les tendons les plus longs possibles (ceux de pattes de chevreuils peuvent facilement être obtenus auprès des chasseurs). Il faut ensuite les faire sécher à l’ombre, puis les marteler pour séparer les fibres les unes des autres, que l’on doit ensuite mâchonner ou faire tremper pour les assouplir.

Pour faire un fil, il faut prendre la quantité de fibres correspondant au diamètre recherché, les plier en deux parties légèrement inégales que l’on tord en Z et retord en S. On coud presque toute la longueur ainsi obtenue, puis on prolonge le fil en ajoutant de nouvelles fibres à chaque faisceau, on recommence à coudre et ainsi de suite jusqu’à la fin de la couture.

S’il semble que des fils d’ortie aient été utilisés à Pavlov, les fils retords ou non de laine, de lin, d’ortie et même de carex sont attestés en Suisse et en Italie pour la couture des peaux au Néolithique.

Ainsi les vêtements de la « momie des glaces » avaient-ils été cousus avec des tendons, mais réparés avec des fils de poils d’animaux (poil de chèvre ?) (laine de mouton ?) et raccommodés avec des brins d’herbe en simple torsion.


QUE COUDRE ?

Du Paléolithique ne sont conservées que quelques empreintes de tissu mesurant chacune moins d’un centimètre carré. L’usage et la forme de ces textiles sont absolument inconnus. La majorité des traces sur les outils en os et en silex étudiés montrent que ceux-ci ont majoritairement servi à travailler la peau et le cuir : nous sommes donc obligés de penser que ces matériaux pouvaient être cousus.

Au Néolithique les restes de matières organiques étant relativement bien conservés tant dans les milieux saturés d’eau des « palafittes » que dans les milieux hyper secs du Sahara ou du Sud de l’Espagne, nous constatons que non seulement le cuir et les tissus étaient cousus, mais aussi des écorces, des nattes et des tresses.


COMMENT COUDRE ?

Lucien Jourdan (1987) envisage pour l’assemblage des peaux au Paléolithique quatre types de coutures :

– le point d’arête : les peaux sont côte à côte
– le point avant : les peaux sont superposées poils contre poils
– le point avant : les peaux étant placées endroit contre envers
– le point de surjet : les peaux étant placées poils contre les poils

Pour coudre facilement, il convient de ne pas avoir à chercher l’aiguille dans la toison car les risques de casses sont réels, ce qui exclut pour les peaux les deux premières techniques. Le point avant ne permet pas de serrer la couture sans froncer l’ouvrage. Le point de surjet évite tous ces inconvénients, mais est le plus grand consommateur de fil. De plus il est le seul à assurer une quasi-imperméabilité des coutures, de fait c’est le seul utilisé pour la confection et la réparation des vêtements d’Ötzi.

Le maniement de l’aiguille en os ou en bois (beaucoup plus fragile que nos aiguilles en acier) est assez délicat : il exclut la recherche de la pointe dans la fourrure.

Pour coudre avec une aiguille en os, il faut toujours la tenir dans le voisinage de la pointe pour percer la peau ou le cuir. (Pour la chèvre ou le chevreuil, l’utilisation du perçoir ou du poinçon n’est pas indispensable). Une fois la peau percée, il faut tirer l’aiguille et non pas la pousser par le chas car elle se briserait à ce point de faiblesse.


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