Poteries, percussions et archéologie expérimentale
Par Hélène DAUVIER, et François MOSER
Des céramiques à la fonction inconnue
L’expression « céramiques sans fond » désigne des objets en terre cuite dont la fonction ne se devine pas par la simple observation de leur forme. Les céramiques préhistoriques ont, en principe, pour fonction de contenir. Or, d’une part, il manque à celles étudiées un fond pour faire office de contenant. D’autre part, les céramiques sans fond présentent très fréquemment des boutons, des œillets, voire des perforations, tout autour du bord de leur partie supérieure.
La production des céramiques sans fond apparaît au IIIe millénaire pendant l’époque chalcolithique (terminologie européenne), au moment où l’activité métallurgique prend son essor avec l’exploitation du cuivre. Ce métal donne d’ailleurs son nom à la civilisation chalcolithique : cuivre se dit « khalkos », en grec. La culture des céréales et l’élevage montrent des évolutions, comme la domestication du cheval. Il est important de noter que, dans la civilisation chalcolithique, la réalisation de certains objets n’est pas directement liée à la subsistance. Cette situation est le résultat du perfectionnement de la production alimentaire et de la spécialisation des différentes tâches générées par la vie en communauté. Par ailleurs, l’étude des sépultures et des nécropoles a révélé l’existence de hiérarchies sociales. Elle a aussi permis de comprendre les rituels funéraires, et à travers eux, quelques aspects de la vie religieuse. Celle-ci s’exprime aussi désormais par la construction de bâtiments de culte dont on a retrouvé les vestiges. La découverte de ces temples ou sanctuaires est particulièrement importante car elle révèle l’existence de cultes publics et collectifs et non confinés au seul cadre familial et domestique.
Les céramiques sans fond sont nées dans cette nouvelle ambiance économique, sociale et culturelle, en Europe du nord et du centre. Elles ont été fabriquées par des groupes culturels appartenant tous au complexe des Gobelets en Entonnoir, correspondant chronologiquement et structurellement au Chalcolithique moyen, implanté dans la zone entre la mer Baltique et les Alpes. Il s’agit d’un complexe regroupant plusieurs cultures et qui a notamment la particularité de produire des récipients à col en entonnoir.
La production des céramiques sans fond concerne l’Allemagne de l’est, la Pologne (Haute-Silésie et Kujawie) et la République tchèque (Bohême et Moravie), le sud du Danemark et de la Suède (cf. carte). Sur 260 céramiques sans fond découvertes à ce jour, en contextes funéraires ou d’habitat, seules sept étaient intactes. Nous pouvons donc nous demander si les céramiques avaient été brisées intentionnellement avant leur abandon. Dans les sépultures collectives ou individuelles (tombes mégalithiques ou sous tumulus, tombes à pierres plates), les tessons des céramiques sans fond étaient souvent associés à d’autres récipients en terre cuite. Fait exceptionnel, la pièce d’Heiligenthal, en Allemagne de l’est, a été mise au jour avec une griffe d’ours, dans une sépulture individuelle dont le squelette avait disparu. Dans les habitats, les céramiques ont été retrouvées dans des fosses, accompagnées de nombreux objets comme des tessons de récipients ou des ossements animaux (bovins, porcs), brûlés ou non ainsi que des outils en bois de cervidés.
Des interrogations sur leur usage
L’étude des céramiques sans fond soulève plusieurs interrogations : sont-elles des céramiques domestiques, des ustensiles de cuisine ? Ont-elles vocation à servir le quotidien des hommes des sociétés chalcolithiques ? Ou, à l’opposé, ont-elles une finalité différente de toutes les autres céramiques ? Peuvent-elles être seulement une partie d’un tout ? Dans ces conditions, quelles fonctions les céramiques sans fond sont-elles capables de remplir ? Pourraient-elles appartenir à une catégorie d’objets non liés directement à la subsistance ?
Hypothèse d’instruments à percussion
Plusieurs hypothèses ont été avancées. Celle de corps de résonance d’instruments à percussions semble la plus plausible. Cette hypothèse repose notamment sur l’observation d’exemplaires ethnographiques dans les pays du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest et du Sud, voire de la Méditerranée.
Apport de l’archéologie expérimentale
Il était important de pouvoir confirmer ou infirmer cette hypothèse par une démarche d’archéologie expérimentale. Celle-ci permet de prendre en compte toutes les observations effectuées sur le corpus archéologique (en l’espèce fournies par la littérature archéologique), de les reconstituer au plus proche de la réalité avec toute la rigueur scientifique qui s’impose, en faisant varier certains paramètres. Il en résulte plusieurs copies d’un même modèle qui seront alors comparées au modèle archéologique original. L’analogie permettra de comprendre les techniques de fabrication et d’usage des objets étudiés.
C’est ainsi qu’un projet de démarche expérimentale a été élaboré pour qu’un groupe de personnes impliquées puisse le mettre en œuvre, selon des critères préétablis.
Un stage d’archéologie expérimentale

Un heureux concours de circonstances (la publication d’une « céramique sans fond-tambour » gaulois) a permis la rencontre des deux auteurs : l’archéologue et le conservateur de musée chargé de l’animation. Ce dernier cherchait un thème pour son huitième stage d’archéologie expérimentale. La fabrication de tambours était idéale puisqu’elle réunissait à la fois des techniques céramiques et des techniques liées au travail de la matière organique, en l’occurrence des peaux, des boyaux ainsi que des fibres végétales, sans oublier les outils en os pour lisser les céramiques ou percer les peaux.
La reconstitution des céramiques

Avant le début du stage, Hélène Dauvier a sélectionné un certain nombre de modèles à reproduire de façon à pouvoir expérimenter tous les types d’instruments à percussion : la sélection a été faite suivant des critères de forme et de taille, sans tenir compte de la fréquence de tel ou tel type dans les collections. C’est pourquoi certains sont sur-représentés. par les reconstitutions
Une trentaine de céramiques sans fond ont ainsi été modelées et cuites.
Pour cela, le choix s’est porté sur des argiles provenant d’une carrière locale et des argiles naturelles traitées et commercialisées par un industriel . Ces argiles ont été mélangées à des quantités pondérées de dégraissants minéraux.
Chaque stagiaire a réalisé plusieurs céramiques sans fond en s’efforçant d’utiliser des techniques différentes : modelées à partir d’une motte (le modèle ne mesurant que 4 cm de diamètre a été considéré comme une miniature, les reproductions n’ont pas reçu de peau), en superposant des colombins cylindriques ou aplatis, ou en associant des plaques. Les pièces étaient le plus souvent montées en deux parties collées et consolidées par un boudin d’argile.
Certaines recevaient ensuite un traitement de surface plus ou moins élaboré allant du simple lissage à la main au décor incisé en passant par le polissage au galet et, parfois même, au cuir Chaque échantillon recevait un numéro renvoyant à une fiche signalétique détaillant le processus opératoire, le nom et les qualités de l’auteur (l’analyste ne pouvant retenir de résultat sans tenir compte de la compétence de « l’artisan »). De plus, chaque type a été réalisé par plusieurs stagiaires pour tenter de modérer le facteur « savoir-faire ».
Les pièces ont ensuite été cuites, pour la plupart, dans des fours à flamme directe, mais quelques unes en meule. Cette cuisson, mal gérée lors de coups de vents désastreux, n’a pas donné les résultats escomptés.


Les cuissons dans des fours à flamme directe ont apporté des résultats inattendus : la fusion partielle de certaines pièces lors d’une cuisson excessive, la déformation de quelques céramiques liée à l’humidité du four lors d’une cuisson hivernale (le four gorgé d’eau a dispensé de la vapeur aux pièces au début de la cuisson, ce qui a ramolli la terre, provoquant une ovalisation et un affaissement des plus grosses pièces).
En fin de compte, une quinzaine de pièces restent opérationnelles.





La fixation des membranes
Nous disposions de peaux de chèvres et de chevreuil non tannées afin d’achever les futurs instruments à percussion.
Deux solutions : poser les peaux en poils ou épilées.
Les peaux ont été épilées par trempage dans une suspension de cendres ou dans une solution de soude caustique, puis grattées.
Les peaux ont été fixées avec des liens en liber de tilleul ou des lacets de peau non traités.

1)La peau aseptisée par de l’ocre est maintenue par des boutons et plaquée par des cordelettes. Le collagène qu’elle contient la colle suffisamment pour pouvoir ensuite retirer les ficelles
2) La peau de chevreuil épilée est ici fixée par des lanières passant dans des trous régulièrement ménagés dans peau et tendue à la manière d’un djembé car il n’y a pas de moyens de fixation.
3).Une corde bien tendue a été passée dans les oeillets du fût puis la peau en poils a été cousue avant d’être rasée avec un éclat de silex.
Les résultats de l’expérimentation
Quel que soit le type de peau, tous les tambours ont une bonne sonorité.
Les boutons facilitent le maintien et la tension des peaux.
Dix mois après leur montage, les peaux ne se sont pas détendues.
Les tambours aux bords rentrants offrent davantage de possibilités sonores.


Les stages d’archéologie expérimentale du musée Labenche

Ces stages ont lieu dans et autour de la reconstitution d’une maison néolithique de type Charavines construite sur un terrain communal dans le site classé de la vallée de Planchetorte.
Les participants sont recrutés dans tous les milieux socioprofessionnels, de la sage-femme au tractopelliste en passant par l’antiquaire et le directeur de services administratifs, mais surtout des enseignants, des artistes, des étudiants en archéologie et des potiers patentés ou non[1]. Les motivations principales de ces stagiaires étant la recherche de techniques inhabituelles et la compréhension des chaînes opératoires pour la réalisation de tel ou tel objet préhistorique ; il ne s’agit donc pas pour eux de réaliser un objet pour garnir sa cheminée ou décorer son jardin, mais de contribuer à éclaircir quelque point obscur de la science préhistorique. Il faut ajouter que tous les stagiaires n’ont pas les mêmes aptitudes au travail de la terre ou de la peau.
Transmettre les savoirs : D’une part, les stagiaires ont l’occasion d’approfondir leurs connaissances de la Préhistoire. D’autre part, à la suite de chaque stage est rédigé un article, lorsque les résultats sont suffisamment probants[2]. En ce qui concerne la reconstitution des tambours à partir des céramiques sans fond chalcolithiques, le projet se poursuit au-delà du stage avec la participation de professeurs de percussion pour tester les performances des objets étudiés et la présentation de ces pièces au public lors de la Nuit des Musées, avec des séances de percussions, et lors d’animations archéologiques, dans d’autres lieux et circonstances.
[1] Nous remercions Archéologia pour l’annonce concernant le stage d’août 2005 publiée dans le n°…
[2] Essentiellement dans les annales des rencontres archéologiques de Saint-Céré (Lot)Présentation du cadre, du public des stages et des objectifs scientifiques.
Transmettre les savoirs
D’une part, les stagiaires ont l’occasion d’approfondir leurs connaissances de la Préhistoire. D’autre part, à la suite de chaque stage est rédigé un article, lorsque les résultats sont suffisamment probants[1].
En ce qui concerne la reconstitution des tambours à partir des céramiques sans fond chalcolithiques, le projet se poursuit au-delà du stage avec la participation de professeurs de percussion pour tester les performances des objets étudiés et la présentation de ces pièces au public lors de la Nuit des Musées, avec des séances de percussions, et lors d’animations archéologiques, dans d’autres lieux et circonstances.
[1] Essentiellement dans les annales des rencontres archéologiques de Saint-Céré (Lot)