La construction d’une maison néolithique en argile bois et chaume

Texte de François MOSER et illustrations d’Aurélien MOSER

’Aurélien Moser

Le choix de l’emplacement

1.Le choix du type d’architecture en bois

L’abondance des sites néolithiques fouillés soigneusement offre un grand choix de plans. Malheureusement les connaissances sur les superstructures les sols d’habitats et les niveaux de circulation sont beaucoup plus ténues, c’est la raison pour laquelle la majorité des restitutions concerne les sites de bord de lac qui n’ont jamais souffert des labours et où la matière organique est souvent bien conservée.

Nous avons choisi de restituer une maison en utilisant les données du site de Charavines sans toutefois reproduire minutieusement le plan de telle ou telle maison, mais plutôt en tenant compte de la logique de l’ensemble des constructions mises au jour sur ce site.

Fig. 1 : Vue en perspective d’une maison à deux compartiments

Cette maison se divise en deux parties : l’une bien éclairée, mais non chauffée, considérée parfois comme un simple auvent ; l’autre bien close, facile à chauffer, mais où la lumière pénètre difficilement. La circulation se fait directement sur la terre battue, qui sera volontairement ou non recouverte de débris organiques. D’autres « cités lacustres » étaient composées de maisons sur pilotis dites aussi à plancher rehaussé.

Le type à plancher rehaussé a fait l’objet d’un excellent ouvrage sous la direction de Pierre Petrequin 1 dans lequel sont envisagés et résolus presque tous les problèmes techniques.

Le plus souvent le choix du plan est imposé par le site que l’on cherche à reconstituer mais, si l’on veut se donner quelque liberté on pourra choisir un plan à deux ou trois nefs .

Le plan à deux nefs implique une ligne de poteaux dans l’axe de l’habitat ce qui peut être gênant pour l’implantation du foyer et nécessite de grands et forts poteaux.

Le plan à trois nefs libère la partie centrale de l’édifice, mais encombre un peu le reste par la multiplication des poteaux porteurs qui seront moins forts et moins longs. Le système d’entraits solidaires de ces poteaux permet de canaliser le poids de la toiture sur les poteaux et donc de décharger les murs qui pourront être en matériaux très légers. En effet l’intersection des entraits et des chevrons devra se faire au milieu de ces derniers, ce qui induit la hauteur des murs pour une largeur donnée si l’on veut rester debout sous les entraits.

Fig. : 2 Coupes d’une maison à trois nefs avec les entraits. À droite : murs bas et toit pointu. À gauche: mur haut et toit relativement plat

2. Le choix de la toiture

On peut envisager une toiture à une seule pente ou une toiture à deux pentes. Le choix peut être guidé par des conditions matérielles (:c’est à dire trouver les matériaux suffisamment résistants), ou culturelles: le toit à deux pans est symboliquement considéré comme un élan vers Dieu ou un moyen de communiquer avec Lui

La toiture à un seul rampant implique une faible pente et de longues et fortes poutres qui ne pouvant être renforcées par des entraits appuient lourdement sur les murs.

Les toits à deux rampants peuvent avoir des pignons avec des angles très aigus, ou plutôt obtus.

Les toits à fortes pentes nécessitent des poutres plus longues, mais facilitent l’écoulement des eaux pluviales et la circulation de l’air à l’intérieur.

La couverture doit y être fermement fixée pour qu’ elle ne glisse pas

Les toits à faibles pentes sont plus faciles à réaliser, car les matériaux de couverture ont moins tendance à glisser : parfois il ne sont même pas fixés et simplement retenus par des perches ou des cailloux.

En fait l’analyse d’un site comme Charavines ainsi que les résultats des expériences de P. Petrequin montrent que les poteaux porteurs de ces maisons ne résistent guère plus de huit à neuf ans .Il faut donc considérablement restaurer ces maisons , voire les reconstruire au moins tous les dix ans. Ce qui ne laisse pas le temps au chaume de pourrir complètement sur un toit à faible pente.

Il résulte que le choix de l’angle du pignon dépend donc soit de critères climatiques autres que la pluviosité, soit de critères culturels.

3. Les fondations

Les maisons des bords de lacs qui servent de références pour l’architecture néolithique, au moins en ce qui concerne les substructions, ont des fondations tout à fait particulières puisque leurs bâtisseurs ont pu planter les poteaux sur plusieurs mètres de profondeur ce qui assure une stabilité parfaite et prévient tout risque de basculement latéral tant qu’ils ne pourrissent pas au niveau de battement des eaux ou au niveau du sol. De plus si leur diamètre est suffisant il ne se courberont pas sous la poussée de la charpente.

Donc si l’on veut restituer une maison néolithique, il faudra prendre en compte ces paramètres.

Etant donné les moyens techniques à la disposition des paysans du V ème millénaire, il n’est guère envisageable de creuser des trous de plus de soixante à quatre vingt centimètres de profondeur, ce que l’on fera aisément avec un bâton, un pic en bois de cerf , les mains, et une omoplate de bovidé en guise de pelle.

4. L’ossature

Le néolithique ignorant le fer et la tarière, tous les assemblages tiendront avec des cordes ou des cordelettes le plus souvent en liber de tilleul. Les extrémités des pièces maîtresses ont parfois été aménagées avec un tenon, une mortaise ou une « gueule-en-bout », mais ces aménagements -longs à faire- ne sont pas indispensables puisque la maison que nous avons construite n’en possède aucun, pas même une fourche naturelle et tient uniquement avec des brelages depuis plus de six ans, sans déformation notable.

Fig . 3 Nœud de brelage
Assemblage par tenon et mortaise(à gauche),sur une fourche (au centre) et par « gueule-en-bout » (à droite)

Les pieux seront abattus à la hache de pierre polie : il suffit de prendre son temps et donner des coups plutôt obliques ce qui permet d’utiliser la propriété des bois fibreux et de moins abîmer la hache. L’usage montrera au néophyte qu’il est préférable, pour ce geste, d’avoir un tranchant relativement éloigné du gourdin que forme le manche.

Il sera bon de choisir des arbres qui se terminent par une fourche au sommet quand il s’agit de poteaux verticaux, ou de préparer une gorge pour faire une « gueule en bout ».

Deux techniques sont alors possibles : soit on plante d’abord tous les poteaux porteurs en les calant avec des pierres et de la terre soigneusement tassées ; soit on prépare et assemble au sol chaque pignon et chaque profil que l’on relève d’une pièce tout en enfonçant les poteaux dans leurs trous. Les profils de la maison sont provisoirement associés les uns aux autres par des perches.

Cette méthode à l’avantage de ne pas nécessiter l’usage d’une échelle et de ne pas prendre le risque de faire un nœud en équilibre à quatre ou cinq mètres du sol.

Une fois tous les profils de la maison bien placés, on les réunit définitivement les uns aux autres par des perches horizontales bien nouées à chaque élément vertical.

Il est alors temps de passer à la confection des murs et de la toiture.

Les poteaux, perches et soliveaux ayant été sélectionnés, le montage pourra commencer.

5. Les murs

Plusieurs solutions sont envisageables selon la période et la région d’où provient le modèle.

Fig.6 :Montage d’un clayonnage

Ce clayonnage peut ensuite être recouvert d’un mélange d’argile de paille et de sable qui sera projeté avec violence pour qu’il pénètre bien le « tissage » . Il sera ensuite bien lissé, pour des raisons esthétiques, certes, mais surtout pour qu’il résiste mieux au ruissellement et au passage des souris.

L’esthète pourra le décorer de traits ou de dessins tracés avec du sang de bœuf ou avec des pigments minéraux en suspension dans l’eau, ou mieux encore, dans la graisse.

On peut clayonner en entrelaçant des perches souples entre les poteaux porteurs, si ceux-ci sont suffisamment rapprochés . On peut aussi ajouter des petits piquets.

On peut aussi choisir de bourrer le clayonnage de mousses récoltées dans la forêt profonde et séchées, mais il faudra constamment vérifier son étanchéité.

Ou encore on peut débiter une série de planches de la hauteur de la paroi à réaliser et les associer les unes aux autres par un système de « cordé » . L’ensemble sera ensuite fixé aux montants de la maison et l’on bourrera l’intervalle avec des mousses.

En utilisant la même technique que pour les planches, on peut réaliser, une cloison en roseau ou autres branches qui sera ensuite recouverte d’argile. Commencer par créer un support horizontal fixé à deux piquets bien plantés dans le sol. Ensuite il faut au moins 2 paires de ficelles mesurant largement plus du double de la longueur de l’ouvrage. Elles seront,régulièrement espacées, attachées par le milieu au support horizontal et par leurs extrémités à des poignées d’un trentaine de centimètres.(voir photo)

Pour réaliser cet ouvrage il faut être au moins trois : deux personnes ont une poignée dans chaque main tandis que la dernière s’occupe de placer les roseaux. Les 2 ouvriers font faire un demi tour à chaque poignée, le troisième passe un roseau dans les espaces,

Les deux ouvriers tournent les poignées d’un demi tour

Le troisième enfile un deuxième roseau et le tasse bien contre le premier

Les deux ouvriers tournent les poignées d’un demi tour….

Et ainsi de suite jusqu’à épuisement des roseaux et des ficelles.

Il est impératif de toujours tourner les poignées dans le même sens et de bien tasser les roseaux si non ils tombent dès que l’on remue l’ouvrage.

Cette technique permet aussi de faire des moustiquaires , des portes , et si on utilise des gerbes de feuillages (carex fougères..) des paillasses.

6. La couverture

Fig. 7/ Schéma de la superposition de fagots ou de gerbes

L’espacement des liteaux, (perches horizontales de faibles diamètres) sera fonction des matériaux de couverture choisis. En principe il faut que chaque gerbe, chaque fagot ,chaque bardeau ,chaque morceau d’écorce repose sur deux liteaux au moins. L’espacement de ces derniers sera donc fonction du choix des matériaux de couverture.

Ce choix est fonction des disponibilités: on peut estimer un rapport de 25 m ² de céréales sur pied pour 1 m ² de toiture.

Différents expérimentateurs ont essayé à peu près tous les types de matériaux en se référant à des données ethnographiques: ainsi le roseau constitue-t-il une couverture efficace, mais difficile à récolter, le seigle est de loin le plus utilisé, mais implique soit l’achat chez des producteurs spécialisés, soit de prévoir une culture sur un an (il faut le récolter à la faux ou à la faucheuse avant complète maturation); le genêt assure une couverture imperméable pendant dix ans (à condition que la couverture soit très épaisse et la pente assez forte) et a le mérite d’être gratuit, mais il est difficile à cueillir et demande beaucoup de force pour bien serrer les fagots; on peut aussi se procurer de la canne de Provence cultivée dans le delta du Rhône, mais c’est assez cher; le toit plus esthétique est obtenu avec des écorces de bouleau ou de châtaigner, mais implique la destruction d’un petit bois.

Les matériaux de couverture peuvent être fixés en gerbes ou étalés (seulement sur un toit à faible pente) et doivent y être cousus. Il est bon, comme on le voit dans de nombreux exemples ethnographiques, de compléter les liens par des perches parallèles à la faîtière et retenues par des liens aux extrémités du toit ou par de grosses pierres.

Aménagement intérieur, illustration d’Aurélien Moser

7. L’aménagement intérieur

Dans le cas d’une maison à deux compartiments, la partie ouverte et bien éclairée ne fait l’objet d’aucun aménagement particulier, encore que l’usage pousse l’artisan à accumuler quantité de matériaux sur les entraits ou sur des bouts de bois coincés dans l’ossature et la couverture.

La partie intérieure, bien calfeutrée fera l’objet d’un soin particulier.

Afin de limiter les échanges thermiques avec l’extérieur, la porte sera réduite au minimum : 1 m x 0,60m (ce qui correspond au seul panneau de bois découvert à ce jour et ressemblant à une porte). A défaut d’un vantail sur crapaudine on se contentera d’un rideau ou d’une peau de bête pour la fermer.

L’âtre fera l’objet d’un soin particulier : en effet il faut absolument contenir le feu dans un espace parfaitement circonscrit. Deux solutions ont été utilisées : soit un muret d’argile d’une dizaine de centimètres de haut limite le foyer, soit- comme à Charavines ou à Chalain-, le feu est allumé sur une très épaisse dalle d’argile qui l’isole des détritus qui jonchent le sol pour former une sorte de moquette isolant du sol humide et chauffant en pourrissant lentement.

Le couchage semble se faire sur des paillasses rendues moelleuses par une accumulation de fougères et des peaux de bêtes. Sans doute existait-il aussi des nattes en carex et autres végétaux, assemblés par un système de cordé.

Les entraits et autres éléments de l’ossature servent de supports à un grenier et permettent de poser toutes sortes d’objets dans des paniers ou sur de planches.

Il faut bien se garder de créer un système d’évacuation des fumées car celles –ci sont extrêmement bénéfiques à la conservation de la toiture. En s’infiltrant lentement à travers les chaumes ou les fagots, elle contribuent à les faire sécher ; elles éloignent aussi les rongeurs qui, de ce fait, ne font pas leurs nids dans la maison et ne viennent pas dévorer les provisions entassées dans le grenier.

Cette fumée n’est pas gênante puisqu’en l’absence de meubles les occupants sont toujours accroupis.

F. et A. MOSER

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